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Le Léman d'avant...

Le groupe d’à peine dix personnes progresse difficilement en file indienne dans une argile molle colorée d’ocre par la prolifération de bactéries qui répandent une odeur de sang séché. Le soleil est chaud en ce début de matinée mais l’air est diablement rafraîchi par des pinacles de glace. Ils constellent une plage infinie qui descend en pente douce vers un courant que l’on devine au loin au murmure des vaguelettes. Les larmes issues de la fonte de ces chevaliers qui rendent une nouvelle fois les armes se rassemblent en petits chenaux rampant doucement vers l’aval.

Le meneur de la tribu ahane, s’aidant d’un bâton trop long qui semble le gêner. Il ne se retourne pas. Trois femmes très jeunes, vêtues des mêmes peaux de bêtes déchirées, suivent sans se soucier d’une plus âgée qui s’enfonce de plus en plus dans la vase. Trois enfants ferment la marche en semblant s’amuser du ballet de quelques petits échassiers qui ne nourrissent de vers à quelques mètres d’eux.

Depuis quand marchent-ils ? Quel est leur but ? Pourquoi marchent-ils aussi près du fleuve ou du lac naissant ?

Le chef de meute paraît rechercher un gué mais le cours d’eau présente un débit de plus en plus important, allant jusqu’à charrier des blocs de glace. L’homme oblique subitement pour rejoindre une rive herbeuse. Des arbres résineux miniatures, sculptés par le vent qui s’est remis à souffler fort, parsèment ce qui peut ressembler à un embryon de littoral. Le groupe jette un regard effrayé vers les pentes ennuagées qui annoncent une montagne inhospitalière d’où déboule un des nombreux torrents impétueux. Ce qui ressemblait à une tentative pour échapper à un monde hostile aurait donc échoué mais les bordures convexes et fangeuses récemment parcourues ne se révèlent pas à la hauteur des espoirs matutinaux.

La vieille femme parvient sur la berge avec retard et s’écroule dans l’herbe déjà fanée. Aucune parole n’est échangée entre les membres de la fratrie. Des grognements, des borborygmes, des gestes sans signification apparente, des regards effrayés, rarement attendris, permettent de situer la scène dans une fenêtre de la préhistoire, sans doute au sortir de la dernière glaciation, voici environ dix mille ans. Les yeux expriment la préoccupation permanente de l’époque : la faim.

Un jeune lynx invisible dans la lisière observe le groupe hétérogène. Si l’animal n’a pas à ce stade grand-chose à craindre de ses cousins mammifères bipèdes, il préfère rester en retrait pour ne pas s’exposer à d’autres prédateurs.

La nature est encore vierge ; l’Homme tente de se frayer une place dans le chaos ambiant des espèces qui luttent pour vivre quelques heures, quelques jours, quelques années tout au plus. Quel courage de tous les instants a-t-il fallu à ces pauvres hères qui ont ainsi erré sur des territoires nouveaux, en affrontant mille périls, armés d’outils taillés dans la pierre, le bois ou la corne ? Combien de milliers de générations se sont succédé pour acquérir progressivement des savoir-faire utilitaires, pour appréhender des modes de savoir-vivre ensemble ? Peut-on l’espace d’une minute se mettre à leur place, ne serait-ce que pour toucher du doigt l’étendue de leurs souffrances, à une période où tout souci de santé se révélait irrémédiablement fatal ? Et pourtant, nous leur devons d’être là aujourd’hui, confortablement installés dans nos quotidiens d’hommes et de femmes modernes. Mus par un simple désir de vivre, une volonté explicable de dépasser le stade précédent de la résistance au mal et à la faim, sans pouvoir se raccrocher à un être suprême qui viendra plus tard, en nombre, ils ont été les premiers résistants au sein d’un monde sans doute beaucoup plus beau qu’aujourd’hui mais tellement plus contraignant et sans pitié. Ils avaient tout à construire, une première humanité pour commencer, avant de bâtir une protohistoire, puis les premières formes d’écriture.

Si l’Homme est encore en situation d’infériorité dans ce monde changeant où la nature dicte sa loi, il va progressivement apprendre à la dompter, à la dominer, avant d’être en mesure de la détruire avec lui. La faute à qui ? A l’évolution naturelle qui a décidé de doter d’un plus gros cerveau une seule espèce de mammifère ? Le hasard explique-t-il seul ce choix qui peut apparaître injuste vis-à-vis des autres ?

Souvenons-nous d’où nous venons en parcourant aujourd’hui les rivages lémaniques. Peut-être au cours d’une randonnée romantique croirons-nous apercevoir une silhouette en peau de bête au détour d’un bosquet, des yeux ahuris rivés sur nous au milieu d’un visage hirsute, nous interrogeant sur notre responsabilité devant tant d’égarements, d’incompréhensions et de bouleversements. Alors préférons puiser dans ces interrogations et ces angoisses la source de l’espérance de bâtir malgré tout un monde meilleur en cumulant nos multiples initiatives personnelles au service d’un intérêt commun, celui de vivre dans un monde en paix.