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Traversée-

30.12.2021
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Traversée.

Six heures 30. Le réveil sonne. Je me lève. Regarde par la fenêtre. Tout est noir. Toujours l’hiver et ce manque de lumière. Café, douche, café, maquillage, et départ pour le travail. Mon téléphone, mon sac et un rapide coup d’œil à l’intérieur. Je suis rassurée, le porte-monnaie est là, le mini parapluie aussi.

Dans la rue, je suis la ligne jaune qui éclaire les quais. Très vite, je distingue la jetée, le contour flou du bateau, le cortège des travailleurs qui attendent de monter sur le pont. Passeport, certificat Covid. Les contrôles sont rapides. Échange de sourires, quelques mots quand on se reconnaît. Pas de discussion. Chacun est dans sa bulle de sommeil, de soucis, dans son histoire. Bouche sèche, envie d’une cigarette. Mais non, c’est écrit en lettres grasses : interdiction de fumer. Je m’installe à ma place du jeudi, bâbord avant, calée contre la paroi du bateau. Chaque jour j’en change pour observer les passagers, le lac, les rives sous un angle inédit.

Bruit de moteurs, des voix donnent des consignes, la coque racle la jetée signe de vent fort.

Et le bateau cherche sa trajectoire, direction Lausanne.

Au micro, une annonce se prépare. Grésillements, « une, deux, trois » je reconnais la voix du commandant de bord : « mesdames, messieurs, aujourd’hui, forts vents du sud-ouest, et risque de remous importants ; merci de rester à vos places jusqu’à notre arrivée. La cafétéria sera fermée tout au long de la traversée. »

Je suis aux anges, j’adore les traversées mouvementées. Je m’enfonce dans mon siège, ferme les yeux et me laisse prendre par le bercement violent du tangage et du roulis qui se font sentir dès que nous avons quitté l’abri de port. Je suis à la fête foraine, voltigeur, train fantôme, grand huit, ça monte, ça descend encore et encore. Je me régale de cet étourdissement. On tire ma manche, on me tire de ce plaisir infernal, pour me un proposer un sac, au cas où ! je fais non merci de la tête, et me tourne en direction du hublot. Du gris, tout en nuances, du ciel ou du lac? difficile de dire qui est quoi.

Je savoure ce délire de sensations, le cœur bien accroché, l’estomac bien arrimé. Autour de moi, c’est une tout autre histoire. Les visages, sont émaciés, blafards, les mains tordues sur elles-mêmes, les silhouettes courbées. Des sacs blancs font d’étranges masques aux visages inquiets, malades.

Et puis, presque d’un coup, le bateau retrouve son assiette, son calme, et s’arrête. Nous sommes arrivés au port d’Ouchy. Nouveaux grésillements, brève annonce pour nous souhaiter une belle journée malgré cette traversée si difficile.

La colonne des travailleurs se reforme. Je croise le regard du capitaine qui me glisse dans un sourire : ce soir la météo s’annonce encore très perturbée, ça va tanguer fort, je sais que vous appréciez ça.

Amusée, légère, j’allume une cigarette et me dirige vers le métro. Ma journée de travail commence dans moins d’une heure, j’ai le temps d’un café.